domingo, 8 de junho de 2014

Réception de Marguerite Yourcenar

 
     Mme Marguerite YOURCENAR, ayant été élue par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Roger CAILLOIS, y est venue prendre séance le jeudi 22 janvier 1981 et a prononcé le discours suivant :

Messieurs,
     Comme il convient, je commence par vous remercier de m’avoir, honneur sans précédent, accueillie parmi vous. Je n’insiste pas — ils savent déjà tout cela — sur la gratitude que je dois aux amis qui, dans votre Compagnie, ont tenu à m’élire, sans que j’en eusse fait, comme l’usage m’y eût obligée, la demande, mais en me contentant de dire que je ne découragerais pas leur effort. Ils savent à quel point je suis sensible aux admirables dons de l’amitié, et plus sensible peut-être à cette occasion que jamais, puisque ces amis, pour la plupart, sont ceux de mes livres, et ne m’avaient jamais, ou que très brièvement, rencontrée dans la vie.
     D’autre part, j’ai trop le respect de la tradition, là où elle est encore vivante, puissante, et, si j’ose dire, susceptible, pour ne pas comprendre ceux qui résistent aux innovations vers lesquelles les pousse ce qu’on appelle l’esprit du temps, qui n’est souvent, je le leur concède, que la mode du temps. Sint ut sunt : Qu’ils demeurent tels qu’ils sont, est une formule qui se justifie par l’inquiétude qu’on ressent toujours en ne changeant qu’une seule pierre à un bel édifice debout depuis quelques siècles.
     Vous m’avez accueillie, disais-je. Ce moi incertain et flottant, cette entité dont j’ai contesté moi-même l’existence, et que je ne sens vraiment délimité que par les quelques ouvrages qu’il m’est arrivé d’écrire, le voici, tel qu’il est, entouré, accompagné d’une troupe invisible de femmes qui auraient dû, peut-être, recevoir beaucoup plus tôt cet honneur, au point que je suis tentée de m’effacer pour laisser passer leurs ombres.
     Toutefois, n’oublions pas que c’est seulement il y a un peu plus ou un peu moins d’un siècle que la question de la présence de femmes dans cette assemblée a pu se poser En d’autres termes c’est vers le milieu du XIXe siècle que la littérature est devenue en France pour quelques femmes tout ensemble une vocation et une profession, et cet état de choses était encore trop nouveau peut-être pour attirer l’attention d’une Compagnie comme la vôtre. Mme de Staël eût été sans doute inéligible de par son ascendance suisse et son mariage suédois : elle se contentait d’être un des meilleurs esprits du siècle. George Sand eût fait scandale par la turbulence de sa vie, par la générosité même de ses émotions qui font d’elle une femme si admirablement femme ; la personne encore plus que l’écrivain devançait son temps. Colette elle-même pensait qu’une femme ne rend pas visite à des hommes pour solliciter leurs voix, et je ne puis qu’être de son avis, ne l’ayant pas fait moi-même. Mais remontons plus haut : les femmes de l’Ancien Régime, reines des salons et, plus tôt, des ruelles, n’avaient pas songé à franchir votre seuil, et peut-être eussent-elles cru déchoir, en le faisant, de leur souveraineté féminine Elles inspiraient les écrivains, les régentaient parfois et, fréquemment, ont réussi à faire entrer l’un de leurs protégés dans votre Compagnie, coutume qui, m’assure-t-on, a duré jusqu’à nos jours ; elles se souciaient fort peu d’être elles-mêmes candidates. On ne peut donc prétendre que dans cette société française si imprégnée d’influences féminines, l’Académie ait été particulièrement misogyne ; elle s’est simplement conformée aux usages qui volontiers plaçaient la femme sur un piédestal, mais ne permettaient pas encore de lui avancer officiellement un fauteuil. Je n’ai donc pas lieu de m’enorgueillir de l’honneur si grand certes, mais quasi fortuit et de ma part quasi involontaire qui m’est fait ; je n’en ai d’ailleurs que plus de raisons de remercier ceux qui m’ont tendu la main pour franchir un seuil.
     Messieurs, laissons cela. Nous nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer ce rite émouvant qui consiste à louer publiquement un mort. Quoi de plus beau, dans un pays qui fut celui de Bossuet, que d’axer la cérémonie d’une réception académique sur la mémoire du prédécesseur disparu ? Cet hommage rendu par celui qui vient à celui qui partit, dissipe, comme un grand vent salubre, toute bouffée de vanité de la part du nouveau venu, et l’oblige à de sages retours sur soi-même Marie-Thérèse d’Espagne, cette épouse assez terne du Grand Roi, m’est chère pour avoir dit à ceux qui lui parlaient de sa splendide entrée dans Paris, jeune épousée et jeune reine, que de tels honneurs lui faisaient penser à ceux qui, un jour, l’attendraient à Saint-Denys. Le nouveau venu parmi vous ne peut que se tourner un instant vers le successeur inconnu, anonyme encore, qui aura un jour la tâche, peut-être à ses yeux la corvée, de célébrer à son tour un disparu.
     Naguère, dans un de mes livres, j’ai fait dire à un empereur présidant à l’apothéose de son prédécesseur, qu’une éloge ne sied bien qu’aux morts. Vivants, la polémique nous poursuit ; les justes ou injustes critiques, les justes ou injustes éloges ; mais les morts, eux, lui faisais-je dire, ont droit à cette sorte d’intronisation dans la tombe, avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli Messieurs, à notre époque chancelante, nul n’est assuré de siècles de gloire, mais nous le sommes toujours des millénaires d’oubli, — et personne, mieux que Roger Caillois, que nous célébrons aujourd’hui, n’eût sans doute approuvé cette allusion aux couches quasi géologiques du temps, aux innombrables particules d’une durée coulant incessamment comme du sable, et s’amoncelant sur nous quand nous ne serons plus.
     Quant à moi, parmi les privilèges qui me sont échus, je n’en connais pas de plus haut que celui d’avoir à faire l’éloge d’un grand esprit.
     J’ai personnellement peu connu Caillois, si l’on peut appeler connaître quelqu’un que lui avoir quelquefois serré la main et avoir partagé avec lui quelques repas. Mais j’ai fait mieux : j’ai lu ses livres. Toutefois, je tiens d’abord à acquitter envers l’homme une très vieille dette de reconnaissance. Vers 1943, quand nous étions volontairement des exilés l’un et l’autre, lui, sous la Croix du Sud, moi dans une île qu’illumine assez souvent l’aurore boréale, il voulut bien accepter un long essai de moi pour la revue Les Lettres Françaises, qu’avec l’appui de cette admirable protectrice des lettres, Victoria Ocampo, il dirigeait à Buenos Aires. À cette époque où la voix de la France n’arrivait que rarement jusqu’à nous, ces minces cahiers nous apportaient une preuve rassurante de la vitalité de la culture française, venue, certes, d’un autre point du monde, mais n’en prouvant que mieux son don d’universalité. Peu importe ce qu’étaient ces quelques pages assez informes, qui plus tard m’ont servi de brouillons pour certaines parties d’autres livres J’avoue même, en les relisant dans de vieux numéros des Lettres Françaises, m’étonner qu’un esprit doué d’une si parfaite rigueur les eût acceptées. Sans doute avait-il deviné dans cet essai quelque peu hâtif consacré à l’influence de la tragédie grecque sur les littératures modernes, un peu de ce respect qu’il éprouvait pour tout ce qui touche à la transmission des mythes, à leurs changements aux mains des générations successives, et aux grandes vérités sur la nature humaine que les poètes ont enrobées en eux. Quoi qu’il en soit, à une époque où nous n’étions guère rassurés sur la survie de la culture (le sommes-nous aujourd’hui ?) ni du reste sur notre propre avenir, un tel accueil était pour un jeune écrivain encore dépaysé aux États-Unis une grâce accordée et un service rendu. Cher Caillois, je saisis cette occasion de vous en remercier en public.
     Et maintenant, regardons un grand esprit se former, s’exercer, parfois se dédire ou se contredire, devenir soi, et finalement plus que soi. Ce n’est pas, certes, une biographie que j’esquisse ici, Messieurs, mais prenons néanmoins un point de départ dans ce que Caillois lui-même eût reconnu comme une série infinie. Un enfant, né près de Reims, peu avant 1914, et qui eut le privilège devenu rare d’une enfance paysanne ; un enfant, quelque peu retardé dans ses premières écoles du fait de la guerre et de l’immédiat après-guerre, qui longtemps joua dans les ruines, comme j’ai vu naguère encore jouer dans les ruines les enfants de Gdansk qui fut Danzig. Si j’insiste sur cet enfant, c’est que rien, sauf cette chose encore imperceptible, le don, et les futurs hasards qui permettront le développement de ce don, ne le distingue encore des autres petits Champenois jouant dans les ruines d’une guerre qu’ils apercevaient, comme lui, de très loin, c’est-à-dire du fond de leur enfance. Rien non plus dans ce rejeton d’une terre crayeuse n’annonçait l’amant des pierres.
     Au Lycée de Reims, ce don se manifeste d’abord, comme il le fait si souvent à cet âge, par la curiosité, l’audace, la révolte d’un esprit qui, comme il l’a dit plus tard, n’aime pas ne pas comprendre, donc bien décidé à pousser le plus loin qu’il se pourra sa quête, fût-elle dangereuse, et à rejeter le plus violemment possible ce qui lui paraît faire obstacle à celle-ci. Encore écolier, il participe au Grand Jeu. Messieurs, même à notre époque, où tout paraît public, éclairé par les lampes à arc de la publicité ou crié par les amplificateurs des media, les véritables influences demeurent souvent silencieuses et minoritaires, émanent d’un petit groupe de personnes encore inconnues, et parfois, comme c’est ici le cas, très jeunes. Caillois rencontre au Lycée trois ou quatre camarades dont l’un est René Daumal, et le petit groupe s’organise en une sorte de société secrète de la connaissance. Non cogitat qui non experitur, disait la sagesse alchimique, et, plus fortement encore, dans une inimitable expression grecque que je traduis de mon mieux : Ne pas comprendre, mais subir. Les expérimentations de Daumal sont célèbres, en particulier celle, inoubliable, des approches de la mort provoquées, qu’il a narrée lui-même. Des expériences de Caillois à l’époque du Grand Jeu nous ignorons presque tout. Une seule, banale, mais essentielle, puisqu’il a pris la peine de nous la raconter, avait été faite dès l’enfance: c’est celle de l’lllinx, du vertige, qui prendra plus tard sa place dans sa théorie du jeu. Ce qui surnage le plus de cette période formative, c’est encore une liste de livres, sublimes, bons, médiocres, ou même mauvais, lus hâtivement, semble-t-il, et qui déjà, les eût-il plus longuement médités, l’eussent mené sur une route qui finalement sera la sienne, et dont ils constituent les premiers jalons.
     Mais ce jeune Caillois, tout intelligence, déjà pareil sans le savoir à ces quartz aux arêtes aiguës qu’il allait aimer plus tard, n’a jamais pu supporter le flou et les bavures de l’émotion humaine au sein de la connaissance ésotérique ou du moins de sa recherche, telles ces boues que furent, avant leur splendide concrétion, les pierres. Le jeune homme intransigeant passe outre, piétinant parfois des notions qu’il fera siennes plus tard, rejetant, par exemple, le système paracelsien des signatures qui décèle dans les apparences extérieures l’unité cachée de la matière, et que, par un biais bien personnel, il rejoindra par la suite; ou encore reprochant à Léonard ses rapprochements quasi obsessionnels entre des nuages et des chevelures de femmes, ses transformations de taches de lichen en visions oniriques, alors qu’une partie de sa vie se passera plus tard à poursuivre ces récurrences dérobées, ces démarches transversales de la nature. Mais il est bon sans doute de ne pas découvrir trop tôt ce qui sera un jour pour nous le centre des choses. Reste que, bien que vite désolidarisé du Grand Jeu, Caillois, pas plus que Daumal, n’a cessé de gravir jusqu’au bout son Mont Analogue.
     Le surréalisme, sa seconde grande expérience, sera de même vite traversé, et l’alliance avec Georges Bataille, esprit aigu et à vif, mais sur tant de points différent du sien, durera moins longtemps encore. Mais le surréalisme l’a profondément marqué. On voit ce qui l’attira dans ce poétique tourbillon : révolte contre des pratiques littéraires sclérosées liées à une image conventionnelle du monde ; sentiment en matière poétique et prosodique de revenir à l’état brûlant de la lave ; rapprochement explosif d’images insolites, brèves conflagrations peut-être plus verbales que mentales, à la lueur desquelles Caillois a pu percevoir déjà certaines "diagonales" bien cachées. Mais la rigueur obstinée qui le distingua toujours lui a vite fait sentir la différence entre le fantastique d’ordre littéraire, toujours si proche du factice et du fabriqué, et l’étrange ou l’inexpliqué véritables.
     Cet homme de lettres, au sens fort du terme, s’est vite aperçu qu’un système poétique se dissociant radicalement d’avec la tradition à l’aide d’images fracassantes et de phrases fracassées, battait en brèche certaines des valeurs intellectuelles qui lui importaient le plus. Il sait que le secret en matière de poésie n’a de valeur que s’il est gardé pour des raisons profondes, quasi involontaires, et non lorsqu’il est un procédé pour surprendre le lecteur, et que la révolte contre l’évidence s’accompagne souvent d’une révolte contre la raison. À ce point de sa carrière, il prend presque à son compte la légende que Goya a placée sous l’un de ses dessins : Le sommeil de la Raison produit des monstres. Le passage d’une évidence extérieure à une évidence plus interne, qu’il cherchera toute sa vie, ne se situait pas là, ou n’était là que figuré par une fausse porte. « Il ne s’agissait véritablement que d’une surenchère, d’un concours de définitions délirantes et ornées, dont le brillant faisait le mérite, et dont on n’attendait rien d’autre qu’un éblouissement passager. » Cet écrivain vite dépris des modes n’ignore pas que ce qui semble encore une révolte aux veux de contemporains plus naïfs est en réalité une routine; et qu’à trois quarts de siècle de distance les disciples des grands novateurs sont des épigones. « Pour Voltaire, la tragédie racinienne est un modèle ; pour Racine, c’est une aventure. »
     La notion que toute poésie est un rite, et qu’un rite se caractérise par des pratiques soigneusement transmises et strictement observées, s’imposa de bonne heure à lui, même si, dans ses poèmes, il allait rester jusqu’au bout fidèle au vers libre. « Le rappel d’un son, précise-t-il en parlant de la rime, agit comme un signal qui jalonne une durée. La première ligne est une attente que la seconde vient combler... Le vers libre n’est que pure illusion d’optique et mensonge de l’imprimerie. Par définition, le vers libre c’est le langage affranchi de toute régularité rythmique, donc la prose. » L’homme qui codifiera les divers aspects du jeu sent déjà que la poésie en est un (peut-être le plus grave de tous) et que le jeu se soumet nécessairement à des règles sévères. L’emploi anarchique d’images vidées de tout contenu intellectuel ou même émotif ne l’inquiète pas moins que le bris des formes. « Et voici que la poésie se distingue de la prose par une double dégradation. Après la rime, elle perd la raison. Un philosophe de Koenigsberg avait déjà parlé d’une colombe qui, agacée par la résistance de l’air, s’imagina qu’elle volerait mieux dans le vide »
     La même rigueur d’un esprit capable, non de penser à contre-courant, ce qui est relativement facile, mais de trouver les courants qui mènent à la mer libre, lui fait distinguer entre la sincérité et la vérité, distinguo dont trop de littérateurs de nos jours n’ont pas su tenir compte. Elle lui inspire ses réfutations de ce qu’on pourrait appeler les sciences dogmatiques, alliance de mots, je l’avoue, paradoxale, mais qui définit, hélas, toute science passant de la recherche désintéressée du vrai à l’obtuse assertion d’un dogme. Le marxisme et le freudisme ont été l’objet de ses justes attaques, parce que leur triomphe même a contribué à les pétrifier. Il s’élève contre leur casuistique analogue à celle de tous les théologiens de religions intransigeantes, tournant à leur profit les faits mêmes qui les ébranlent et les arguments qui les réfutent. C’est surtout dans l’explication du mythe que Roger Caillois ne pouvait que se heurter à certain freudisme intégral : « Le besoin de transposer dans l’analyse des mythes un principe d’explication qu’il est déjà abusif d’étendre à toute psychologie, l’emploi mécanique et aveugle d’un symbolisme imbécile, l’ignorance totale des difficultés propres à la mythologie, l’insuffisance de la documentation facilitant tous les laisser-aller... ont abouti à des résultats auxquels on ne peut guère souhaiter qu’un éternel silence. » Mais cette attaque est loin d’être une condamnation totale : « Il ne faut pas tirer argument contre la doctrine des faiblesses de ses fidèles. Il reste que la psychanalyse a posé le problème dans toute son ampleur, qu’en définissant les processus de transfert, de concentration et de surdétermination, elle a jeté les bases d’une politique valable de l’imagination affective ; il reste surtout que, par les notions de complexe, elle a mis sur pied une réalité psychologique profonde, qui, dans le cas spécial des Mythes, pourrait avoir à jouer un rôle fondamental. »
     Ses objections au marxisme s’adressent, de même, moins à une doctrine qui s’est inévitablement située à un moment de la sociologie et de l’histoire et dont les résultats sont incommensurables, qu’à sa position présente de dogme monolithique. « Chaque système est vrai par ce qu’il propose et faux par ce qu’il exclut. » En d’autres termes, toute vérité est parcellaire, et doit soigneusement être extraite de la gangue de notions confuses ou de la croûte de routines qui la recouvrent encore ou déjà.
     Dans toute cette période de sa vie, Caillois, soit qu’il argumente, soit qu’il classifie, s’applique à ce grand œuvre que Confucius eût appelé « corriger les dénominations ». De ce génie pour ordonnancer les données, sort le plus beau livre de sa période de pur humanisme, Les Jeux et les Hommes. Œuvre toute d’ordre et de clarté élucidant un sujet qui n’avait guère jusque-là produit qu’un seul travail de premier plan, celui d’Huizinga, et dont Georges Dumézil, bon juge, a dit n’avoir pu jamais le trouver en défaut. Comme un temple à quatre colonnades, Caillois nous présente l’édifice du jeu sous ses quatre faces, auxquelles il donne des noms. L’Agon, compétitif sous tous ses aspects, qu’il s’agisse des exercices athlétiques de l’ancienne Grèce, du joueur de football, dépensant tous deux le maximum de forces physiques, ou au contraire du joueur d’échecs immobile devant ses cases noires et blanches : en fait, de tous les jeux dont décident la vigueur, l’agilité, l’endurance, ou l’intelligence des concurrents, ou une combinaison de celles-ci, même lorsque l’homme joue seul et cherche à battre son propre record. L’Alea : roulette, loterie, dés, machines électroniques à sous, jeux de hasard enfin sous toutes leurs formes, au cours desquels l’homme s’abandonne avec une passivité quasi religieuse à des forces qu’il ne régente pas, et dont l’issue ne dépend de lui que s’il viole les règles, c’est-à-dire s’il triche. La Mimicry, où Caillois range à la fois le carnaval, le théâtre, le masque et le travesti, tous les bruyants, factices ou bizarres, mais toujours profonds divertissements grâce auxquels, actif ou passif, acteur ou spectateur, l’homme cesse d’être soit pour devenir autre, ou en acceptant qu’un autre le devienne : ivrogne de mardi gras, homme-panthère dans la brousse africaine, enfant déguisé en Peau-Rouge ou jeune acteur élizabéthain travesti en femme. Dans tous les cas, il s’agit de libérer, grâce à ce simple jeu d’apparences qu’on joue ou auquel on se laisse prendre, une part cachée ou brimée de nous-mêmes. Enfin, quatrième forme de jeu, l’lllinx, le vertige, celui des voladores mexicains s’élançant d’un mât, opérant une descente en spirale attachés à une corde, du parachutiste plongeant en plein ciel, de l’alpiniste défiant ; le vertige, mais perpétuellement menacé ou tenté, du badaud criant de peur avec joie dans les montagnes russes ou sur les roues d’une fête foraine, ou tout simplement de l’enfant qui regarde, hypnotisé, sa toupie qui tourne.
     Toutes les activités ludiques possibles prennent ainsi place dans la belle structure logique et géométrique de cette œuvre. Mais quelque chose me suggère que ce livre axial est en même temps une plaque tournante : Caillois y inscrit déjà ces diagonales qu’il allait en tous sens renforcer plus tard. L’Agon a beau être par définition une lutte dont l’intelligence ou la force décident ; l’Alea s’y mêle par mille impondérables qui échappent aux prévisions humaines. L’Alea et l’Agon tous deux côtoient le vertige, que ce soit celui du sportif emporté par l’action et outrepassant ses forces, ou du joueur sentant venir sa ruine qui dépassera la durée du jeu. Le matador tient du danseur de ballet et du personnage d’un drame sacré, qui tourne parfois pour l’homme, et toujours pour la bête, en tragédie véritable ; toute compétition sportive a ses aspects de parade : l’athlète qui se sent le représentant d’un groupe ou d’une patrie passe de l’état d’individu à celui d’étendard humain. Le joueur d’échecs, occupé, semble-t-il, de seuls problèmes abstraits, opère en soi cette métamorphose qui consiste à être pour un temps son propre adversaire, afin de mieux prévoir les coups qu’il aura à parer et les dilemmes qu’il lui faudra résoudre ; le plastron de l’escrimeur, la grille du joueur de kendo, le costume rembourré du joueur de football américain, si fonctionnels qu’ils soient, rentrent dans la catégorie du costume ; le joueur de poker, presque autant que le sorcier de la brousse, porte un masque pour intimider l’adversaire. Mieux encore : l’homme qui écrira Bellone ou la Pente de la guerre sait combien le jeu se confond avec le combat : l’auteur de Méduse et Cie sait que le goût de l’ivresse ou celui du déguisement nous est commun avec d’autres espèces animales. Le sociologue qui écrivit L’homme et le sacré n’ignore pas que tout jeu comporte un rite. La différence entre le jeu et les activités utiles de l’existence, si importante au départ, semble parfois tomber d’elle-même. Dans Cases d’un échiquier, le jeu d’échecs et l’humble jeu de l’oie deviennent le symbole d’on ne sait quoi qui englobe et dépasse toute vie :
     « ... Comme l’échiquier lui-même, la partie peut n’avoir ni commencement ni fin... Il est clair qu’un être dont l’existence est brève ne peut intervenir que dans un temps dérisoire par rapport à celui que nécessite l’affrontement d’un très grand nombre de pièces sur un quadrillage immense. Chaque joueur hérite d’une situation donnée, mène à bien ou fait échouer des combinaisons dont il n’a pas le temps d’informer son successeur, qui le plus souvent ne tient pas compte de ses directions. » « Dans le jeu d’oie infini où ne manquent ni le puits, ni la prison, ni les étapes fécondes, il n’est pas le joueur ni même le dé, mais une marque promenée de case en case parmi d’autres emblèmes réitérés. Ébloui ou illuminé, il essaie d’entendre, parfois d’étendre, les règles d’un jeu où il n’a pas demandé de prendre part et qu’il ne lui est pas permis d’abandonner. » Si Caillois n’était pas en garde contre toute métaphysique, on trouverait dans ce passage et dans bien d’autres une image de la vie, non pas absurde au sens que donne à ce mot l’existentialisme, mais telle que l’ont vue certains philosophes hindous, comme un jeu qui nous manipule pour des raisons et à des fins inconnues, ou plutôt sans raisons et sans but, une lila divine. La logique classificatrice a peu à peu mené à une vision qui fait exploser toute définition.
     Contrairement à Les Jeux et les Hommes, dont Caillois ne semble avoir tiré les conséquences profondes que par la suite, L’incertitude qui vient des rêves se situe d’emblée en un domaine où la lucidité frôle le vertige. Tout d’abord, peut-être est-il permis à quelqu’un qui s’est beaucoup penché toute sa vie sur le monde fuyant des songes, de faire observer que cet ouvrage n’est pas à proprement parler un livre sur le rêve. Caillois se sert de l’onirique pour reposer l’éternelle question : comment distinguons-nous entre la vie diurne, supposée réelle, et l’inane vie nocturne des songes ? Cette question, Descartes se l’était posée et n’avait pu y répondre que par un acte de foi en Dieu qui ne peut pas vouloir nous induire en erreur. Privé de ce recours, Caillois poursuit seul l’investigation amorcée par un grand esprit dont le nom rassure le lecteur — surtout le lecteur qui ne l’a pas lu — parce qu’une légende de type scolaire fait de Descartes l’incarnation même d’une logique et d’une raison supposées françaises, alors que cet homme de génie a su lui aussi ce qu’était le vertige de l’inconnaissance, et a été, lui aussi, un porteur de masque. En fait, nous sentons tous, ou croyons sentir, que la vie diurne a une continuité, une logique de causes et d’effets que le rêve n’a pas. D’autre part, la certitude, erronée ou non, d’être plusieurs à la vivre, nous rassure contre l’angoisse qu’il pourrait aussi ne s’agir que d’un songe. Mais ces arguments ne tiennent pas pour un esprit sorti des routines. Caillois concède qu’en un sens le rêve est plus réel que la vie, parce que « foyer de forces cachées ». De même que Cases d’un échiquier semble parfois postuler que nous sommes joués, L’incertitude qui vient des rêves semble çà-et-là mener à l’hypothèse d’on ne sait quoi d’immense par quoi nous sommes rêvés.
     Nous l’avons vu, Caillois a longtemps considéré la logique comme l’arme absolue de la raison humaine. C’est la position traditionnelle de l’humaniste. C’est aussi, on l’oublie trop, celle de Pascal, accordant à son roseau pensant le privilège de jauger l’univers qui l’écrase, au moment même où il en est écrasé. L’Homme juge et arbitre, constructeur et ordonnateur, pour ne pas dire ordinateur. Cette position humaniste sera peu à peu supplantée, ou plutôt amplifiée, chez Caillois par ce que j’ai essayé de définir à propos d’un autre grand écrivain moderne, Thomas Mann, comme « l’humanisme qui passe par l’abîme». Dans une œuvre de sa jeune maturité, prenant parti contre une littérature qui, par goût d’étonner, s’associait au désordre et à l’informe, Caillois notait : « Quand Rimbaud écrit : « Je fixais des délires », c’est fixer qui définit la tâche du poète. » Jusqu’au bout, il restera fidèle à cette formule, et cela d’autant plus que les objets que fixeront, non ses délires, mais ses suprêmes méditations, seront les plus concrets, les plus denses, les plus immobiles que nous offre le paysage terrestre, sur lesquels il concentrera sa vision comme de plus banals voyants sur une boule de cristal. Mais l’intelligence est désormais devenue « cette part aimantée d’elle-même qui palpe en aveugle. » Il s’agit de la sortir de ses propres routines, de lui apprendre, en recourant à des facultés qui, d’ordinaire, dorment en elle inemployées, à voir et à sentir autre chose que nos habituelles données humaines.
     Patagonie, court chef-d’œuvre, me semble la ligne de partage des eaux. Les années de la seconde guerre mondiale et celles qui l’ont immédiatement précédée ou suivie ont opéré pour certains d’entre nous une sorte de reconversion. Durant la trouble avant-guerre, en présence de forces du mal de plus en plus déchaînées, il semblait à un esprit comme celui de Caillois que la prise de parti en faveur de la raison et de la rigueur s’imposait. Il fait même, oserait-on dire, une sorte de pétition de principe au profit de l’intelligence et de l’énergie humaines, de ce qui construit plutôt que de ce qui détruit, sans réexaminer, contrairement à sa propre méthode, si les éléments d’irrationnel et de désordre n’ont pas, eux aussi, leurs raisons d’être et leurs vertus, qu’il entreverra, non sans frémissement, plus tard. Mais l’exil, surtout dans un pays neuf situé à d’immenses distances, et plus encore l’exil hors des idées reçues, ont d’étranges pouvoirs. Patagonie évoquait pour la première fois, sous la dureté nette et pure d’un ciel austral, ces grands pays muets, qui ne doivent rien encore à l’effort de l’homme ; et ne sont pas non plus salis par lui, paysages fossiles d’un monde qui, semble-t-il, a accumulé sur soi des milliers d’années sans vivre au sens où l’homme entend vivre, réserve anachronique d’espaces grands ouverts. Néanmoins les quelques pages consacrées au Saint-Exupéry de Courrier Sud remettaient fortement l’accent sur le courage humain. Dans un court essai composé bon nombre d’années plus tard, après une seconde visite en Patagonie, le même acte de confiance en la valeur humaine se retrouve ou, tout au moins, l’espoir que « l’homme saura mettre bon ordre au moment voulu au désarroi qu’il a lui-même créé ».
     Mais déjà, et Caillois l’a dit lui-même, « une fêlure s’était faite et secrètement agrandie en lui ». Sans me comparer le moins du monde à ce grand esprit, j’ai connu vers la même époque quelque chose de la même scission. Ces années furent celles où, cherchant dans le passé un modèle resté imitable, j’imaginais comme encore possible l’existence d’un homme capable de «stabiliser la terre», donc d’une intelligence humaine portée à son plus haut point de lucidité et d’efficacité. Mais c’est aussi le moment où je commençais à fréquenter, avec une passion qui n’a fait que grandir, le monde non-humain ou préhumain des bêtes des bois et des eaux, de la mer non polluée et des forêts non encore jetées bas ou défoliées par nous. En d’autres termes, que je prêtais à l’Empereur Hadrien lui-même, mon allégeance commençait à passer « du nageur à la vague ». Cette évolution m’aide à situer le moment où chez Caillois le grand flot cosmique a tout roulé, ou plutôt tout soulevé. « J’ai peu à peu cessé, dit-il, de considérer l’homme comme extérieur à la nature et comme sa finalité. » «Ma première attitude témoignait », continue-t-il, « d’une adhésion aveugle et jalouse à l’aventure humaine. » « Je me demande, poursuit-il encore, s’il n’y a pas des cas où la lucidité est achetée trop cher ; à vrai dire, l’idée continue à me paraître presque sacrilège. Mais je pense aujourd’hui qu’il faut apprendre à composer la lucidité avec autre chose qu’elle ne comporte pas nécessairement et qui même la contrarie. J’ai conscience de cette nouvelle exigence comme d’une apostasie commençante dont j’ignore encore si elle est résignation ou conquête. »
     Elle était conquête. Loin de déprécier l’humain, comme on l’a dit, il le retrouvait le long d’une échelle qui va des molécules aux astres. Parce qu’il disait constater, dans tout l’univers, la présence d’une sensibilité et d’une quasi-conscience analogues aux nôtres, on a parlé d’anthropomorphisme. Caillois lui-même a passionnément argué qu’il exaltait, au contraire, un anthropomorphisme à rebours, dans lequel l’homme, loin de prêter, parfois avec condescendance, ses propres émotions au reste des êtres vivants, participe avec humilité, peut-être aussi avec orgueil, à tout ce qui est inclus ou infus dans les trois règnes. Il s’était passé en somme pour ce grand esprit l’équivalent de la révolution copernicienne : l’homme n’était plus au centre de l’univers, sauf pourtant que ce centre est partout ; il faisait partie, comme le reste des choses, de l’engrenage des roues qui tournent. De bonne heure, entré dans « les laboratoires interdits », Caillois s’était appliqué à l’étude des diagonales qui relient entre elles les espèces, des récurrences qui servent pour ainsi dire de matrice aux formes. Ses études sur la pieuvre et la mante religieuse lui avaient démontré le rapport entre l’être situé au plus profond du gouffre animal et les fantasmes ou les désirs de l’abîme humain. Dans Méduse et Cie, autre chef-d’œuvre, il avait médité sur l’imagination de l’insecte dans ses transformations somptuaires ou terrifiantes, masques de parade ou de combat, ornements nuptiaux ou panoplie d’hypnose, qui tous ne sont pas à fins utilitaires, mais témoigneraient d’un besoin quasi conscient de changement et d’élaboration. L’une des hypothèses de travail de la science moderne, à savoir que la nature agit toujours avec la plus grande économie de moyens possible, et dans les plus pratiques des buts, avait fini par lui paraître inacceptable. « La nature n’est pas avare. » Il était devenu plus sensible à son aspect de fête prodigue et de débordement superflu, à l’élément de jeu fantastique et d’esthétique inconsciente ou non, inhérent à chaque parcelle de matière, et dont l’esthétique de l’homme ne serait plus qu’une manifestation parmi d’autres, souvent faussée par la conscience trop grande que nous avons d’elle.
     Déjà, à l’époque où seul l’humain l’intéressait, Caillois avait pris position, avec une force peu commune, contre ceux qui portent aux nues certaines réussites esthétiques approuvées de tous, et négligent ou dénigrent d’autres productions plus grossières. Il avait dit, et l’argument me semble très fort, que la plus grande musique, la plus grande littérature ou la plus grande peinture lui apparaissaient factices et dénuées d’intérêt, si une traînée secrète ne reliait pas Mozart au moindre flonflon de village, Guerre et Paix au pire roman-feuilleton, et Vélasquez au calendrier de la cuisine Il s’agit toujours, à des degrés divers de talent, d’astuce, ou de génie, d’extérioriser le fonds humain. Désormais, cette même argumentation s’applique chez Caillois au Tout. Les diaprures des ailes de papillons ne lui paraissent pas différer de taches jetées sur la toile par un peintre non représentatif ; les coupes faites dans des blocs par les marbriers de la Renaissance évoquent irrésistiblement des paysages tracés de main humaine ; mieux encore, la photographie en couleur lui prouve que la nature compose comme l’eût fait un peintre. Vues audacieuses certes, et pourtant quiconque a rêvé devant le délicat tissage des mousses et des écorces végétales sur la surface des mares, ou admiré les exquises variations tonales des feuilles mortes juxtaposées à terre par le vent, n’ignore pas que de tels agencements naturels égalent ou surpassent en perfection nos agencements humains.
     De même, l’asymétrie et la symétrie déterminent à elles deux non seulement toutes les formes façonnées par l’homme, mais aussi la torsion des troncs d’arbres et les striures des pierres. Par delà le domaine esthétique lui-même, des poussées d’énergie travaillent dans le même sens toute matière : « Une sorte de réflexe, nous dit-il, pousse le savant à tenir pour sacrilège la comparaison entre les cicatrisations des tissus vivants et celles des minéraux. Toujours est-il qu’un travail intense rétablit la régularité dans le minéral comme dans l’animal. Je sais comme tout le monde l’abîme qui sépare la matière inerte et la matière vivante, mais j’imagine aussi que l’une et l’autre pourraient présenter des propriétés communes. Je n’ignore pas non plus qu’une nébuleuse qui comprend des millions de mondes et la coquille sécrétée par quelque mollusque marin défient la moindre tentative de comparaison. Pourtant, je les vois toutes deux soumises à la même loi du développement spiral. » C’est aussi la même loi qui préside à la torsion des colonnettes byzantines et aux spirales de bronze baroques du baldaquin de Saint-Pierre. L’argument dispose une fois pour toutes du sordide point de vue qui fait de l’art un luxe inutile. L’aventure esthétique de l’homme, vue dans de telles perspectives, apparaît, non diminuée mais sacralisée.
     Et cependant, avouons-le, non seulement dans ses dernières œuvres, mais peut-être même dans ses productions plus anciennes, se décèle chez Caillois une sorte d’indifférence à l’humain. Son adhésion à l’aventure de l’homme avait, certes, été d’abord aussi totale que possible : il l’a souvent répété lui-même, mais il est vrai qu’on trouve rarement, au moins dans son œuvre publiée, l’expression de la curiosité ou de l’amour à l’égard des individus ou des êtres. Ce manque d’intérêt, apparent ou réel, explique peut-être aussi son dédain du roman, miroir des émotions humaines auquel il préférait la poésie, qui, dans ses meilleurs moments, dépersonnalise Il semble même que cette indifférence s’étendît chez lui au règne animal, sauf à l’insecte, anatomiquement et physiologiquement très éloigné de notre espèce, ou à des créatures devenues traditionnellement des réceptacles d’épouvante et de cauchemar, comme la pieuvre. L’animal au sang chaud, notre frère, n’a guère, dirait-on, préoccupé Caillois ; et pas davantage le poisson, parent déjà plus éloigné, mais que nous apercevons néanmoins, arraché à ses abîmes, sous la forme d’un agonisant, pareil à l’agonisant humain. L’arbre même ne l’émeut guère, en dépit des dragonniers quasi fossiles qu’il est allé voir, comme je le fis moi-même, au jardin botanique d’Orotava ; il l’aime surtout, fragment incorruptible, transformé par des millions de siècles durant lesquels tout ce qui a été suc, sève, et délicate fibre végétale s’est transmué ou coulé en ambre, en agate ou en opale doués d’une endurance minérale quasi éternelle.
     Toutefois, nos routines seules à l’égard de ce qui est ou n’est pas l’humain nous empêchent de constater que Caillois, en fait, continue toujours à s’intéresser à l’homme. Sa démarche nous rappelle, à nous qui avons si souvent ennuyé un médecin de nos maladroites descriptions de symptômes, de nos gauches explications psychosomatiques, qui d’ailleurs ont leur prix, celle du grand spécialiste consultant ses radiographies et ses résultats d’analyses chimiques, et s’efforçant de nous faire comprendre que les maux qui nous rongent, la mort qui nous menace et la vie qui nous anime, se situent par-delà leurs signes physiologiques eux-mêmes, régis qu’ils sont par des combinaisons chimiques qui se passent à mille lieues de notre conscience, et même de nos sens. Ces combinaisons, ces convulsions et ces effritements, plus immémoriaux seulement que les nôtres, Caillois les retrouve dans l’histoire tumultueuse des pierres.
     Le voici donc parvenu, et ce n’est pas sans timidité qu’il l’avoue, à une « mystique de la matière ». Je crois sentir dans cette timidité l’effet de deux états d’esprit souvent présents chez l’intellectuel de type purement rationaliste, et peut-être surtout en France, l’un, une crainte presque superstitieuse du mot mystique, comme si ce mot signifiait autre chose qu’adepte de doctrines restées plus ou moins secrètes ou chercheur de choses demeurées cachées. Et pourtant, nous savons tous que toute pensée profonde reste en partie secrète, faute de mots pour l’exprimer, et que toute chose nous demeure en partie cachée. Le second de ces deux états n’est autre qu’un certain dédain du mot matière, celle-ci étant trop souvent considérée comme la substance à l’état brut, placée aux antipodes du mot âme, non seulement, comme on le croit trop, par la pensée chrétienne, mais encore par un Platon ou un Aristote eux-mêmes. J’aurais aimé lui rappeler (mais à coup sûr il ne l’oubliait pas) que les pré-socratiques l’avaient précédé sur sa route, ou encore que, de l’autre côté de la planète, Tchang-Tzev l’eût loué d’avoir passé « de l’intelligence qui discrimine » (et nul ne discriminait mieux que lui) «à l’intelligence qui englobe». David de Dinant, brûlé aux Halles au XIIe siècle, est loué par Giordano Bruno, autre brûlé, « d’avoir élevé la matière à la dignité d’une chose divine ». Le Corpus Hermeticum conseille d’entendre « la grande voix des choses ».
     Mais c’est surtout lorsque nous approchons de ce qui allait être pour Caillois le suprême objet d’amour et d’étude, c’est-à-dire les pierres, que de lointaines harmoniques répondent à ses émouvants derniers livres. Le symbolisme alchimique a, chose curieuse, comparé la pierre au corps humain, qui, si instable qu’il soit (comme l’est d’ailleurs, vue à travers des durées infiniment plus longues, la pierre elle-même), constitue néanmoins « un fixe » comparé aux éléments psychiques plus fluides et plus instables encore. Il n’est donc pas étonnant que l’alchimiste ait choisi, de préférence à l’or, qui n’est que matière transmuée, la Pierre Philosophale pour symbole même de la transmutation. Mais écoutons d’autres grandes voix. Songeons d’abord, et peut-être surtout, à l’admonition du Jésus des Évangiles Apocryphes : « Romps le bois, et je suis dans l’aubier; soulève la pierre, et je suis là. » Pensons, plus explicite encore, à l’un des plus grands mystiques de la Chrétienté médiévale, Maître Eckhart : « La pierre est Dieu, mais elle ne sait pas qu’elle l’est, et c’est le fait de ne pas le savoir qui la détermine en tant que pierre. » Souvenons-nous de Piranèse, qui semble parfois, bien plus que le monument antique qu’il gravait, chérir le bloc originel lui-même, la pierre délitée par le temps, dévorée par la végétation, ignorante à jamais des grands petits événements humains qui l’ont marquée ou se sont succédé autour d’elle. Tournons-nous vers Gœthe, si appliqué à l’étude des pierres qu’une variété de gemmes porte son nom, la Gœthite (et l’on rêve, souhaitant pour Caillois un honneur semblable, une nomenclature où figurerait la Cailloise) ; à Gœthe vieillissant, qui, paraît-il, se plaisait à dire : « Laissez le vieil homme jouer avec les pierres. » Pensons, à propos de l’auteur de Le Mythe et I’Homme et de L’Homme et le Sacré à l’antique Mithra, dieu né du rocher. À ce que m’assure une des meilleures amies de Dag Hammarkjold, cet homme d’État qui fut non seulement l’admirateur de Saint-John Perse, poète également cher à Caillois, mais aussi l’un des plus poignants mystiques de notre temps, aurait fait établir, dans le bâtiment new-yorkais des Nations-Unies, un oratoire ne contenant qu’une puissante masse de minerai de fer, le fer encore dans son état géologique, gisement et veine au sein de la roche originelle. Dag Hammarkjold, cet homme harcelé par les conflits éphémères et récurrents, factices et mortels, de l’ère de l’acier et de l’arme atomique, venait recomposer en soi un peu de silence et de sérénité devant le bloc immémorial, plus ancien que les usages qu’on a faits de lui, et encore innocent.
     Sans comparer le moins du monde ces deux hommes, dont l’un jusqu’au bout dialogua avec Dieu, tandis que l’autre se concentrait sur l’immanence cachée au fond des choses, le lecteur de Pierres Réfléchies, de Récurrences Dérobées, et surtout du Fleuve Alphée ne peut douter que Roger Caillois, comme tant d’entre nous, n’ait ressenti une immense lassitude en présence de l’agitation humaine à notre époque et des bouleversements quasi planétaires qu’elle a provoqués. Le cas de l’homme est anormal, « donc précaire ». L’avenir est sombre. « À force de savoir et de génie, l’homme a obtenu de puiser l’énergie au noyau des particules fondamentales où gisent les réserves profondes : il n’est pas invraisemblable qu’une réaction en chaîne, mal contrôlée, ou qu’on ne savait pas imprudente, en libère une quantité excessive qui volatilise toute matière. Les voies croisées de la Chance et de la Nécessité ont présidé à son prodigieux destin ; elles indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens contraire, et restituera la vie à l’inertie impassible, immortelle, d’où un bonheur statistique la fit surgir. » En présence de cette humanité sentie plus que jamais comme précaire, en présence même de ce monde animal et végétal dont nous accélérons la perte, il semble que l’émotion et la dévotion de Caillois se refusent ; il cherche une substance plus durable, un objet plus pur. Il le trouve dans le peuple des pierres : « le miroir obscur de l’obsidienne », vitrifiée voici des milliers de siècles, à des températures que nous ne connaissons plus ; le diamant qui, encore enfoui dans la terre, porte en soi toute la virtualité de ses feux à venir ; la fugacité du mercure, le cristal, donnant d’avance des leçons à l’homme en accueillant en soi les impuretés qui mettent en péril sa transparence et la rectitude de ses axes — les épines de fer, les mousses de chlorite, les cheveux de rutile — et en poursuivant malgré elles sa limpide croissance ; le cristal dont les prismes, Caillois nous le rappelle en une formule admirable, pas plus que les âmes, ne projettent des ombres. Non seulement l’étonnante diversité de leurs formes l’a persuadé que l’invention humaine ne fait que prolonger des données inhérentes aux choses, mais encore, par-delà l’esthétique, il retrouve en elles l’histoire. Ces fusions, ces pressions, ces ruptures, ces empreintes de la matière sur la matière ont laissé au dedans et à l’extérieur des traces qui parfois ressemblent à s’y tromper à une écriture, et qui, en effet, transcrivent des événements de millions d’années antérieurs aux nôtres. « Il existe d’impossibles grimoires naturels que n’ont écrits ni les hommes ni les démons », et qui semblent préfigurer la passion qu’a l’homme de signifier et de mémorialiser jusqu’au bout. « Dans les archives de la géologie était déjà présent, disponible pour des opérations inconcevables, le modèle de ce qui sera plus tard un alphabet. » Cet alphabet inconscient, dont personne mieux que Caillois ne sait qu’une distance incommensurable le sépare de nos lignes de lettres produites par le mouvement du poignet, lui-même esclave de muscles, de tendons et de neurones, n’en est pas moins pour ainsi dire une ébauche de chronique des pierres.
     Caillois nous dit lui-même qu’il avait fini par passer des concepts à l’objet. À force « d’attention soutenue, presque lassante », l’observateur remonte pensivement de l’objet dur, arrêté, ayant acquis à jamais son poids et sa densité propres, résultat lui-même d’un tâtonnement millénaire, vers un univers où la pierre qu’il soupèse a été boue, sédiment ou lave. Roger Caillois, dans son seul récit romanesque, Ponce Pilate, qui est surtout un surprenant poème, montre deux mille ans de notre histoire rêvés durant l’espace d’un seul soir, et, du fait d’une chance qui aurait pu se produire, ne s’actualisant jamais, ou s’actualisant autrement ; il a senti plus fortement encore que l’obscure histoire de la planète consistait en changements violents ou lents, en récurrences, en métamorphoses, en coups de force, en occasions manquées ou en réussites également inexplicables. Les pierres, comme nous, sont situées à l’entrecroisement d’innombrables transversales se recoupant les unes les autres et fuyant à l’infini, d’un nœud de forces trop imprévisibles pour être mesurables, et que nous désignons gauchement du nom de chance, de hasard, ou de fatalité.
     Une telle méditation est une ascèse. Son premier résultat est l’humilité. Elle oblige l’homme de science, et l’homme tout court, à s’interroger sur les vertus qu’il a faites siennes, comme pour Caillois son obstinée rigueur, à réexaminer leur utilité. Dans Le Fleuve Alphée, il constate que le vertige (certains d’entre nous eussent dit l’extase), classifié d’abord par lui comme l’une des formes du jeu, est un besoin fondamental de l’être. Il s’étonne qu’on n’accorde pas à cet instinct une place plus grande dans la discussion du comportement humain, alors qu’on fait à l’instinct sexuel ou à la lutte de classes une part si considérable. « Il manque quelque chose, nous dit-il, à l’homme qui ne s’est jamais senti éperdu. » Mais, se sentir éperdu, c’est sortir en partie de ce qu’on est ou de ce que les autres croient que nous sommes. Peu à peu, il s’aperçoit aussi que, comme le mythologique fleuve Alphée venu d’Olympie et coulant sous la mer pour émerger à Syracuse, quelque chose d’inexplicable existe en nous au départ et se retrouve à la fin, après une longue éclipse, en dépit des circonstances extérieures qui nous ont enrichis, mais aussi adultérés. Parmi ces expériences qu’il juge maintenant de l’autre rivage, il y a celle des livres.
     L’érudit, l’homme de science, l’admirable et diligent fondateur de cette grande revue internationale d’anthropologie, Diogène, qu’il n’a pas cessé d’animer jusqu’à la fin de ses jours, déclare ne pas croire qu’un mot de plus de quatre syllabes soit jamais nécessaire pour désigner une notion importante : de nos jours, c’est là jeter bas bien de triomphants clichés. L’écrivain si sévère envers soi-même que, très jeune, à l’âge où une publication compte, il avait déchiré les épreuves d’un article prêt à paraître dans la plus importante revue du temps, parce qu’il ne lui paraissait pas tout à fait répondre aux exigences de sa pensée, en vient à se dire que ce que l’on peut écrire dépend de tout, sauf de soi. L’homme qui souhaitait naguère « apporter au trésor commun, à force de décence et de rigueur, et la chance aidant, une minuscule paillette », continue d’y travailler mais, en présence de la disparition fatale, et peut-être prochaine, de l’espèce, il se sent, nous dit-il, réconcilié avec l’écriture, du moment où il a pris conscience qu’il écrivait en pure perte. Autrement dit, tout effort est finalement vain, mais tout effort correspond à une nécessité essentielle de l’être.
     Il se trompait cependant sur un point : il n’a pas écrit en pure perte. Et, à coup sûr, le temps alloué à ses livres est peu de chose, au prix des durées vertigineuses dans lesquelles son esprit plongeait, peu de chose auprès de ce grand silence minéral qu’il aimait, et dans lequel il est entré désormais. En ce moment, néanmoins, ces émanations d’un esprit disparu nous touchent encore ; il arrive même qu’elles nous enveloppent. Durant ces mois pendant lesquels j’ai su que j’aurais l’écrasant honneur de vous parler de lui, j’ai souvent senti sa présence quand il m’est advenu de regarder ou de manier des pierres. Je pense à une promenade au soleil couchant, sur une plage isolée de l’île des Monts-Déserts, où il s’était rendu naguère, m’a-t-on dit, malheureusement en mon absence, pour examiner une collection de gemmes originaires de cette région. L’ami qui m’accompagnait et moi-même étions venus pour y voir des phoques, mais la marée était beaucoup trop basse, si basse même qu’elle découvrait d’innombrables rocs sous-marins, encore oints, semblait-il, par la mer qui depuis plusieurs heures les avait quittés, chevelus d’algues sur lesquelles on glissait et qui s’éployaient comme les tresses de noyées de légende. Rocs ignés, ou plutoniens, datant de millénaires où l’eau, l’air et le feu régnaient seuls dans un monde d’avant l’homme, et à un moment où l’élément terre commençait seulement d’exister ; roches sédimentaires ou composites, témoins d’un lent brassage qui dure encore. L’ocre, le fer, le sulfate de cuivre ou le chrome avaient différemment teinté ce peuple de pierres ; le granit, comme toujours sur ces rivages, régnait ; je vois encore un granit gris strié de basalte comme de veines noires ; et un autre, gris aussi, mais fourré d’un magma rose débordant de partout, espèce de pâtisserie millénaire. Une étrange chaleur montait de ces pierres après quelques heures passées au soleil, une tiédeur à peine différente de celle des éphémères mains humaines qui, un instant, se posaient sur elles, où l’élément terre commençait seulement d’exister ; j’ai pensé à Caillois tout récemment, dans le cercle de pierres levées de Keswick en Cumberland, où je fis ce geste qui consiste à appliquer l’oreille, la joue et les paumes sur la roche pour tenter de saisir la vibration des pierres. Non pas l’écho des voix du néolithique, déjà si voisines des nôtres, dans ce lieu où de préhistoriques disparus ont certainement parlé et prié. Rien que le son inouï du roc, la sourde vibration qui dure depuis des âges que nous ne chiffrons même pas. Je ne dirai pas, notion que pourtant j’accepte à demi, que son fantôme était tout proche : quiconque a foi en la communion des esprits n’a que faire de fantômes. Son nom, tout au plus, fut peut-être prononcé, petit bruit de souffle qui, si vite, expire sur nos lèvres. Mais je me disais que cet homme dont j’allais avoir à parler devant vous, non pas n’était plus, car tout ce qui fut dure encore, mais se trouvait rentré dans son royaume. Il était allé jusqu’au bout de « l’acquiescement profond » qu’à l’en croire, vivant, il avait déjà donné. Il n’avait plus besoin de s’interroger ni de penser ; comme le dit si bien un personnage de Ionesco dans Le Roi se meurt, il n’avait plus besoin de respirer. Les minéraux qui le composaient appartenaient de nouveau à ce sol dont sont nés les beaux objets qu’il ne se lassait pas d’aimer. Mais il nous avait laissé son exemple, celui d’un homme qui, disait-il, « essayait de se diriger dans le sens des choses ». Cher Caillois, il m’arrivera encore de penser à vous en m’efforçant d’écouter les pierres.
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domingo, 1 de junho de 2014



A coleção contramaré é uma coleção de livros de Poesia que a EDITORA LABIRINTO me concedeu a honra de coordenar e cujos critérios editoriais não se regerão pela submissão a dadas modas, estilos ou movimentos literários. A um discurso essencialmente aberto terá, quanto a mim, de corresponder um olhar também ele aberto, isto é, uma valoração que seja apenas de índole literária e estética. Assim, a Editora Labirinto avança neste momento com a apresentação dos dois primeiros livros desta coleção:

Nº 1 - " TEMOR ÚNICO IMENSO " de RUI ALMEIDA
        
       Lançamento no dia 7 de junho, pelas 16:00, na Biblioteca Orlando Ribeiro (antigo Solar da Nora), estrada de Telheiras, 146, Telheiras/ Lisboa.
        A apresentação desta obra será feita por HENRIQUE MANUEL BENTO FIALHO


 Nº 2 - " TODOS OS PECADOS DO MUNDO " de CECÍLIA BARREIRA

       Lançamento no dia 21 de junho, pelas 15:00, na Faculdade de Ciências Sociais e Humanas, Bloco B - Sala 0.12, Avenida de Berna - Lisboa.
        A apresentação/ Performance estará a cargo de um grupo de Mestrandos da dita Faculdade.
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Foto: APRESENTAÇÃO EM LISBOA
No dia 7 de Junho, pelas 16 horas
Local: A Designar



Foto: Ainda acerca da colecção "contramaré" da Editora Labirinto. No próximo dia 7 será a apresentação do livro "Temor Único Imenso" de Rui Almeida. Local: Biblioteca Orlando Ribeiro, pelas 16:00h. No dia 21, às 15:30h, apresentar-se-á também "Todos os Pecados do Mundo" de Cecília Barreira . Local: Faculdade de Ciências Sociais e Humanas (Avª de Berna, Lisboa), Sala 0.12, Bloco B. Este último lançamento terá a colaboração de alguns mestrandos desta Faculdade. Dois lançamentos e dois livros a não perder.



sábado, 31 de maio de 2014








   Repeti então o que tinha escrito no Édito de 4 de Fevereiro. A tolerância devia ser universal. Os galileus podiam fazer o que lhes apetecesse entre os da sua espécie, embora não devessem perseguir-se mutuamente, muito menos aos helenistas (...).
- Agora quero pedir-vos que mantenhais a paz nas cidades. Se o não fizerdes, como primeiro magistrado disciplinar-vos-ei. Mas nada tendes a temer de mim como Pontifex Maximus (...). Pregai somente as palavras do Nazareno e poderemos viver uns com os outros. Mas é claro que vós não vos satisfazeis com essas palavras. Acrescentais coisas novas todos os dias. Debicais no Helenismo, apropriais-vos dos nossos dias santos, das nossas cerimónias, tudo em nome dum judeu que as não conhecia. Roubais-nos e rejeitais-nos e citais o cipriota arrogante que disse que fora da vossa fé não pode haver salvação! Será possível acreditar que milhares de gerações de homens, entre os quais Platão e Homero, estão perdidas porque não adoravam um judeu que se supõe ser deus? (...)
   Um bispo idoso pôs-se em pé. Usava as vestes simples dum homem santo e não as dum príncipe - Há um só Deus. Um só desde o começo dos tempos.
- Concordo. E pode tomar tantas formas quantas quiser, pois é omnipotente.
- O Deus Único tem uma só forma. - A voz do velho, embora fraca era firme.
(...) Fez-se uma pausa. Os bispos eram homens inteligentes e peritos em subtilezas e estavam perfeitamente conscientes de que eu lhes armara uma armadilha qualquer (...)
- Então - deixei a armadilha fechar-se - porque alterais a Lei de acordo com as vossas conveniências? Prevertestes de mil maneiras não só Moisés como o Nazareno, e fizeste-lo logo desde o dia em que o blasfemo Paulo de Tarso disse: "Cristo é o fim da Lei!" Vós não sois nem Hebreus nem Galileus mas oportunistas. (...) o bispo ancião que me tinha desafiado, cortou-me subitamente o passo. Era Maris de Calcedónia. Nunca vira tanta maldade num rosto humano.
- Estás amaldiçoado! - Quase me cuspiu na cara. O tribuno Escolar puxou da espada mas fiz-lhe sinal para se deixar ficar onde estava.
- Por ti talvez, mas não por Deus. - Fui brando, quase galileu.
- Apóstata! - Urrou-me a palavra.
Sorri: - Eu não. Tu é que és apóstata. Eu pratico o culto como os homens sempre o praticaram desde o princípio dos tempos. Tu é que abandonaste não só a filosofia como o próprio Deus.




   Vidal, Gore. Juliano. Lisboa: Pub. Dom Quixote, 1990, pp 293 - 294.
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quinta-feira, 29 de maio de 2014



   Eu era um verdadeiro galileu naqueles anos de Macellum? Tem-se especulado muito acerca disso. Eu próprio me interrogo muitas vezes. A resposta nem para mim é clara. Durante muito tempo acreditei no que me ensinavam. Aceitei a tese ariana de que o Deus Único (cuja existência todos nós aceitamos) produziu misteriosamente uma espécie de filho que nasceu judeu, se tornou professor e acabou por ser executado pelo Estado por razões que nunca me foram inteiramente claras (...). Mas enquanto estudava a vida do Galileu, lia também Platão, que era muito mais do meu gosto (...). Não podia, por conseguinte, deixar de comparar a linguagem bárbara e arcaica de Mateus, Marcos, Lucas e João com a prosa clara de Platão.. Contudo, aceitava a lenda do Galileu como verdadeira. Afinal, era a religião da minha família (...). Por fim, o diácono acabou: gabei-lhe a voz.
- É o espírito que importa, não a voz - respondeu-me, agradado com o elogio. Então, não sei como, falou-se de Plotino. Para mim era apenas um nome. Para o diácono era o anátema. - Um pretenso filósofo do século passado. Um seguidor de Platão, ou disso se reivindicava. Um inimigo da Igreja, embora haja alguns cristãos bastante idiotas que o consideram grande. Viveu em Roma. Era um dos favoritos do imperador Gordiano. Escreveu seis livros praticamente ilegíveis, que o seu discípulo Porfírio editou.
- Porfírio? - Como se tivesse sido ontem, lembro-me de ouvir este nome pela primeira vez, sentado de frente para o diácono ossudo, num dos jardins de Macellum (...).
- Ainda pior que Plotino! Porfírio era de Tiro. Estudou em Atenas. Intitulava-se filósofo mas, evidentemente, era simplesmente um ateu. Atacou a Igreja em quinze volumes.
- Com que bases?
- Como posso saber? Nunca li os seus livros. Nenhum cristão deve lê-los. - Nisto o diácono foi firme.
- Mas certamente este Porfírio devia ter uma causa...
- O diabo possuiu-o. O que é causa suficiente.
   Naquele momento soube que tinha de ler Plotino e Porfírio (...).
   Para meu espanto, o bispo Jorge enviou-me imediatamente as obras de Plotino, bem como o ataque de Porfírio ao Cristianismo.(...) O que o bom Bispo não sabia era que os argumentos de Porfírio iriam ser a base da minha rejeição do Nazareno.


    Vidal, Gore. Juliano. Lisboa: Pub. Dom Quixote, 1990, pp 41 - 42.
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quarta-feira, 28 de maio de 2014


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" Le vol voir " canção feita ( e interpretada ) por BENJAMIN BIOLAY após tomar conhecimento da vitória, em França, da Frente Nacional. À guisa de refrão, Biolay retoma e repete o 1º verso de "Chant des partisans", hino da Resistência Francesa: " Ami entends-tu le vol noir du corbeau sur la plaine" (Amigo, estás atento ao negro voo do corvo sobre a planície?).
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domingo, 25 de maio de 2014





- Eu? - faz a Barbie piscando a coroa - Eu nada. Por que é que perguntas? Eu só conheço mulherio, só trabalho com mulherio, só vejo mulherio. Nada acontece na minha vida senão mulherio.
- Podias usar o teu mulherio lá do Quartel para alguma coisa - disse o Joca para a Barbie. Levantou-se como se fosse atiçar o fogo, depois lembrou-se que naquela casa não havia lareira, e limitou-se a deitar mais coca-cola no copo de whisky. - Podias escrever um romance pimba qualquer daqueles em que elas encontram Homem e são muito felizes para sempre.
- Não me parece que tenha muita experiência nesse campo - gemeu a Barbie.
- A experiência é o que menos interessa. Além disso, não me digas que no harém não há nenhuma com uma história interessante que possas sacar.
- Não me parece - disse a Barbie. - Assim de repente, a Susana é casada há 25 anos com o mesmo marido, tem dois filhos feios como breu e visões, a Joana é divorciada porque descobriu o marido na cama com a melhor amiga, a Lúcia está tremida com o namorado porque de mês a mês ele se apaixona por outra pessoa que não ela e ela se apaixona por outra pessoa que não ele, mas não tem coragem de o deixar porque ele já é uma pessoa da família e atão farta-se de dizer que há várias maneiras de amarmos as pessoas (...) a Sandra dorme com um gajo que tem namorada e não deixa a namorada e ela tudo bem, e a Mariana teve dois filhos de um gajo que depois lhe deu um chuto... Continuo?
- É o pior que se pode fazer, ter um filho por causa de um homem - diz a Ana Sofia com ar pensativo. - Um gajo que depois de amanhã nos dá um chuto, ou como diriam as nossas avós, um chute, e até pode continuar a ser um amor de pessoa e a ir connosco aos ciclos de Fellini da Cinemateca mas o facto é que lhe deu um chute e mais à criança. Ter um filho por causa de um homem é mau, agora ter dois filhos por causa de um homem, é excesso de zelo. Ainda se fosse dois filhos por causa de dois homens, enfim, ainda haveria uma certa lógica matemática, embora continuasse a lógica da batata, agora repetir o mesmo CD sem ganhar sequer uma faixa de bónus, é muito mau. Ainda se fosse ter um filho por causa da mãezinha que está a morrer e gostava de passar a mão pelos cabelos de mais uma criança na família, ainda se percebia. Ou se fosse pelo pai, igualmente a morrer e que gostaria de ver um neto com o seu nome, José Manuel Xoninhas, para prolongar a nobre família Xoninhas, ainda se percebia. Agora por um homem...


  Fonseca, Catarina. O Clube das Encalhadas. Lisboa: Editorial Caminho, 2006, pp 136 - 138.
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quinta-feira, 22 de maio de 2014



- Não é estranho tu encontrares uma pessoa e assim que olhas para ela saberes imediatamente se são almas gémeas ou não?
- O quê?, como nas 'Asas do Desejo'? Tipo, os anjos são invisíveis para todos a não ser uns para os outros?
- Exactamente. Os anjos reconhecem-se entre a multidão.
- Não sei se é estranho mas pode ser um bocado perigoso. Isso não implica estares sempre com muita atenção à cata de anjos? Imagina que olhas para um anjo que por acaso está em dia não, e o riscas imediatamente da lista e afinal ele até era a tua alma gémea só que por acaso tinha-lhe corrido mal o dia e lhe tinha fugido a anjisse toda dos olhos?
- Não sei se a anjisse é assim tão transitória. Acho que nesse caso veria apenas um anjo de cabeça perdida. Tenho que pensar melhor nesta teoria. Mas hoje estava no supermercado e de repente olhei para um rapaz na fila e ele olhou para mim de volta.
- E viste-lhe as asas, suponho.
- Sim. Enormes. A saírem-lhe do blusão de ganga. Saí do supermercado e meio esperei que ele viesse a correr atrás de mim e continuei a esperar até que já ia no metro e continuava a esperar e quando cheguei a casa já estava casada com ele.
- Sabes qual é o nosso mal? É que vemos demasiados filmes. Aliás, o nosso mal é que nos prometeram um Amor Eterno desde pequeninas. E ninguém nos disse que era tão normal que isso acontecesse como ganhar a lotaria. Imagina a tua mãezinha a dizer-te, 'minha filha, aos 6 anos vais para a escola, aos 18 tiras a carta e aos 20 ganhas o totoloto'. É ridículo. Mas foi o que fizeram e continuam a fazer connosco.
- Pois. E depois chegamos a uma desgraçada idade em que vemos que isso não é verdade mas aí já é demasiado tarde para arrancar a fé.
- Consola-te. Quem tem fé tem tudo.


   Fonseca, Catarina. O Clube das Encalhadas. Lisboa: Editorial Caminho, 2006, pp 81 - 82.
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terça-feira, 20 de maio de 2014

- Deves ter sido mulher do atirador de facas do Circo Chen, numa outra vida.
- E tu a Amélia do padre Amaro.
- Ai que piada tão intelectual. Olha, sabes quem vem atrás de nós? aquela que mora lá ao pé de ti e tem quatro cães todos daquelas raças que estão sempre a aparecer no telejornal porque estraçalharam criancinhas no berço. Acho que escreve num jornal e tem um blog, e é lésbica ou já matou alguém, uma dessas duas, não sei qual. Preferias ser lésbica  ou ter morto alguém? E diz-se morto ou matado?
- Acho que é matado, mas soa tão mal.
- Lésbica também soa mal. Parece um insulto ou uma doença da fala. Não ter céu da boca, ou assim. Ela é lésbica, assim como, ela é ciosa. Eu preferia ser assassina porque soa melhor. Tem um toque feminino. Mas como é que ela matou alguém e anda por aqui airosamente no meio do povo na bicha, desculpa, fila, para a praia?
- Ai isso já não sei.(...)
- Ter um blog também soa mal.
- Pois. Parece qualquer coisa tipo tumor no cérebro ou qualquer doença daquelas que dão para processar as tabaqueiras na América. ' Ela tem um blog' como em, ' coitada, fumou que se desunhou desde os sete anos e meio e agora falta-lhe o pulmão do lado esquerdo'. Olha, segura-te que isto vai andar.
- Seguro-me porquê? Vai andar mas é a 20 à hora, isto é uma fila, não é a montanha-russa.
- Deixa-me concentrar na fila.
- Já reparaste que agora dizemos sempre fila, cheias de medinho que alguém ache que estamos a falar de um gay? Como se tu dissesses. "A bicha vai andar" e eu pensasse imediatamente que havia um gajo à minha frente ataviado de camisas de palmeiras preparado para se pôr a milhas com o meu telemóvel da 'Hello Kitty'.
- Está muito calor para filosofias, especialmente as semânticas.
- Afinal para que é que serve o tal semáforo a não ser para criar gays?
- Se não houvesse este semáforo, os gajos esgalhavam-se todos uns nos outros. Prefiro gays, sinceramente.
- Eu também. Apesar de tudo.
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   Fonseca, Catarina. O Clube das Encalhadas. Lisboa: Editorial Caminho, 2006, pp 8 - 10.
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domingo, 18 de maio de 2014

 
 
     Era assim que o homem que era o chefe e cheirava a colónia de pinheiro bravo achava que tudo tinha acontecido.(...) Antes de seguir para casa dera ordens para continuarem a interrogar a mulher e para não a deixarem dormir.(...)
     A cadeira em que ela estava sentada balançou. Ficaste com medo de que a miúda fosse contar ao padrasto, o cabrão do drogado não tem bom feitio, não ia gostar nada de saber que o cunhado lhe andava a comer a mulher. (...) A miúda queria fugir-vos pelas traseiras, mas vocês apanharam-na na cozinha, não foi? Aposto que nem tiveste tempo de vestir as cuecas. O homem da aliança grossa apertou com toda a força o pescoço da mulher até ela ficar com os olhos esbugalhados. Era tão mais fácil confessares, o que é que te custa, não custa nada, era um favor que fazias a todos, principalmente a ti, que nós temos tempo, falta-nos é paciência, vá lá, confessa, a miúda entrou e apanhou-te a foder com o teu irmão. (...). O homem da fivela com uma caveira deu um pontapé na barriga da mulher. A mulher dobrou-se e ele deu-lhe uma joelhada. A cabeça da mulher fez um barulho esquisito ao bater de encontro ao chão. Como se alguma coisa se tivesse partido lá dentro. Foi então que a mulher começou a falar.
 
 
  Cardoso, Dulce Maria. tudo são histórias de amor. Lisboa: Edições tinta-da-china, 2014, pp 104 - 105.
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sexta-feira, 16 de maio de 2014


Até aos livros do doutor, só tivera nas mãos livros de aprender a ler. Nunca tinha visto livros sem desenhos, só com letras. Li uns bocadinhos ao acaso. Estranhei. Parecia-me um disparate utilizarem-se as palavras para contar coisas que não tinham acontecido. Para inventar. Para mentir. Não percebia o interesse de usar as letras sem ser para o que era importante e que não devia ser esquecido, por nós ou por outros. Mas o certo é que no dia seguinte me lembrava de forma mais precisa de algumas das mentiras que tinha lido do que da maior parte do que tinha acontecido na vida. O que li fez-me magicar quase tanto quanto magicara para coisas importantes como o assalto. Comecei a usar as mentiras como companhia e gostava mais delas do que das conversas com os outros presos. (...) Comecei a ler os livros do princípio até ao fim. Foi o doutor que me sugeriu para fazer assim. Nem isso sabia. (... ) Quando se lia da primeira à última página, as mentiras encaixavam-se umas nas outras e passavam a verdades tão autênticas, que não tinha como não me entregar a elas. E quando nos entregamos com esta fé a alguém ou a alguma coisa já não podemos matar-nos. Foi assim que os livros me salvaram.
 
 
  Cardoso, Dulce Maria. tudo são histórias de amor. Lisboa: Edições tinta-da-china, 2014, p 48.
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domingo, 11 de maio de 2014

Em Setembro!



Poetas Ibéricos e da América Latina traduzidos para italiano e publicados por COMISO EDITORE.
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Coordenação da obra e tradução dos textos a cargo de MARCELA FILIPPI PLAZA.
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Juan Carlos Abril (España)
Andrea Victoria Álvarez (Venezuela)
Luz María Astudillo (Chile)
Ricardo Juan Benítez (Argentina)
José Cereijo (España)
Nélida Cañas (Argentina)
Olalla Castro (España)
Lily Chavez (Argentina)
Luis Chueca (Chile)
Rafa Correcher (España)
Ana María Diaz Velo (Argentina)
Andrés Fisher (Chile)
José Ángel García Caballero (España)
Myriam Iturra Ampuero (Chile)
Marta López Vilar (España)
Emilia Marcano Quijada (Venezuela)
Rita Martín (Cuba)
Silvia Montenegro (Argentina)
Ernesto Oliveira Castro (Cuba)
Victor Oliveira Mateus (Portugal)
Raúl Ortega Alfonso (Cuba)
Estela Port (Argentina)
Mara Romero (México)
Francisco Romano Pérez (Argentina)
Maria Isabel Saavedra (Argentina)
Enrique Solinas (Argentina)
Víctor Toledo (México)
Veronika Volkow (México)
Alexander Zanches (Panama)
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sábado, 10 de maio de 2014

 
 
   Não apresento qualquer desculpa por repetir que Gaia é um sistema evolucionário, em que qualquer espécie, incluindo os seres humanos, que persista em provocar mudanças de ambiente que reduzam a sobrevivência da sua descendência, está condenada à extinção. Ao utilzarmos maciçamente a terra para alimentar pessoas, e ao poluirmos o ar e a água, estamos a dificultar a capacidade de Gaia em regular o clima e a química da Terra, e, se continuarmos a fazê-lo, ficaremos em risco de extinção. Num certo sentido, envolvemo-nos numa guerra com Gaia, uma guerra que não temos qualquer esperança de ganhar. Tudo o que poderemos fazer é estabelecer a paz enquanto formos ainda fortes e não uma multidão enfraquecida.
   Como alguém que se considerava a si mesmo um Verde, fiquei alarmado com as provas recentes do prejuízo causado pelos pesticidas agrícolas. No local onde eu vivia, em Wiltshire, toda a terra em volta estava a ser esterilizada por empresários agrícolas jovens e entusiastas. Desaparecendo rapidamente estava a rica e diversificada paisagem de pequenos prados e sebes; a substituí-la surgiam campos enormes de monocultura de cevada e de colza, e todos eles estavam agora vedados com arame farpado. (...) Em dez curtos anos tudo mudou; as quintas passaram a ser trabalhadas por mão-de-obra contratada, trazida de fora, o preço da habitação aumentara muito além da capacidade de os aldeãos em poderem pagá-a, e a própria aldeia transformou-se numa colónia urbana, periférica, habitada  pela rica classe média. Esta dessacralização da paisagem rural, que está a ocorrer em todo o sul e no leste da Inglaterra, passou quase despercebida e foram poucos os que lamentaram a perda da biodiversidade e das comunidades das aldeias. (...) Os que sofreram foram as aves, os animais e as plantas silvestres do campo; os campos com sebes antigas, cheios de cor na Primavera e ressoando com os cantos das aves, eram agora uma extensão vazia de cereal de monocultura.
 
 
   Lovelock, James. A Vingança de Gaia. Lisboa: Gradiva, 2007, pp 158 - 159.
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Sabia também que o mundo natural acolheria bem os resíduos nucleares como um perfeito guardião contra os especuladores ambiciosos, e que qualquer que fosse o ligeiro prejuízo que eles pudessem representar seria um preço pequeno a pagar. Uma das coisas espantosas dos lugares fortemente contaminados pelos núcleos radioactivos é a riqueza da vida selvagem desses lugares. Isto é verdade para os terrenos à volta de Chernobyl, para os locais de ensaios de bombas no Pacífico e para as áreas perto das instalações de armas nucleares da Segunda Guerra Mundial, no rio Savannah, nos Estados Unidos. As plantas e os animais selvagens não se aperceberam de que a radiação fosse perigosa, e qualquer ligeira redução do tempo de vida que possa ter causado é muito menos arriscada do que a presença de pessoas e dos seus animais domésticos. É fácil esquecer que presentemente somos tão numerosos, que quase tudo o que se faça a mais em termos de agricultura, floresta e construção de casas é prejudicial à vida selvagem e a  Gaia. A preferência da vida selvagem pelos locais de resíduos nucleares sugere que os melhores locais para a sua deposição são as florestas tropicais e outros habitats que necessitem de um guardião de confiança contra a sua destruição por ávidos agricultores e produtores.
    Uma vantagem notável do nuclear sobre a energia de combustíveis fósseis é a facilidade em lidar com os resíduos que produz. A queima de combustíveis fósseis produz vinte e sete mil milhões de toneladas de dióxido de carbono por ano (...). A mesma quantidade de energia produzida a partir de reacções de fissão nuclear daria origem a resíduos dois milhões de vezes menores e ocupariam dezasseis metros cúbicos. O resíduo de dióxido de carbono é invisível, mas tão mortal que se as suas emissões não forem detectadas matarão quase toda a gente. Os resíduos nucleares enterrados em poços nos locais de produção não constituem qualquer ameaça para Gaia e só são perigosos para aqueles que imprudentemente se expõem às suas radiações. (...) Acho triste, mas demasiado humano, que haja inúmeras burocracias preocupadas com os resíduos nucleares, organizações complexas dedicadas a desactivar as centrais nucleares, mas nada que se compare a lidar com esse resíduo maligno que é o dióxido de carbono.
 
 
  Lovelock, James. A Vingança de Gaia. Lisboa: Gradiva, 2007, pp 134 - 135.
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quarta-feira, 7 de maio de 2014




           MARIA TERESA HORTA: A LUMINOSA INSURREIÇÃO DA EROS

 ( Pode também ser lido AQUI:  http://zonadapalavra.wordpress.com/  )
  
 
 
   No âmbito da poesia portuguesa, irrompem – no início dos anos sessenta - dois movimentos cujos pressupostos teórico-estilísticos colocariam em questão não só os modos vigentes de conceber o fazer poético, mas igualmente a relação deste com o todo social. Para esses dois grupos de autores – o Poesia 61 e o Experimentalismo - surgem como marcos originários e fundantes a preocupação com a linguagem, a recusa da discursividade e do sentimentalismo, assim como a rejeição da tese da eficácia do discurso poético. Este enfatizar do universo linguístico e o privilegiar da materialidade do texto conduz, nestes dois grupos de poetas, a uma substantivação da poesia naquilo que a demarca, ora de um subjectivismo impressionista ora de concepções que subalternizam o poético em virtude de aspectos normativos extrínsecos à própria poesia. Todavia, e no que diz respeito à Poesia 61, estes autores logo se demarcam de toda e qualquer estridência formalista, enveredando antes por um dizer que assume a palavra na sua relação dialógica com a História que dela é solo vitalizador e terra de acolhimento.

     A poesia de Maria Teresa Horta é, por conseguinte, uma emanação necessária do referido percurso: escrita fortemente centrada no feminino, a mulher de que insiste em falar não é jamais uma construção abstracta que uma inócua prestidigitação discursiva coloque levitando num qualquer mundo fantasiado. A mulher que transpassa o dizer poético de Maria Teresa Horta é um ser real e concreto intimamente relacionado com o seu contexto histórico, cultural e sociopolítico; ela é, e ao invés do que vinha sendo veiculado pela tradição poética, uma mulher activa que ousa escolher, e construir, o seu destino e que por tal assunção se pretende responsável, este posicionamento aparece-nos logo no livro Tatuagem (1961) em Poema para a noite:

 

Beijo-vos

prolongada de gerações

em silêncio

 

é para nós agora

a vez

das planícies que erguemos

pelas ancas

na curva onde o hálito

é ansiedade no homem

 

   Este facto da mulher se apresentar como estruturalmente activa, pode, no entanto, parecer contraditado por poemas como Cativa e Crueldade ambos do livro Candelabro (1964), Chicote de Jardim de Inverno (1966) e ainda muitos outros como, por exemplo, Poema de Muito Amor de Minha Senhora de Mim (1971), no entanto, urge dizer que, se em muitos poemas o arrebatamento, o “cativeiro” e a veemência das invocações atingem uma estridência iniludível, isso não anula o facto de tais atitudes e comportamentos terem a sua raiz em deliberações e decisões que partiram exclusivamente da própria mulher. No entanto, este primado do feminino, intimamente relacionado com um léxico e com um processo de metaforização alicerçados, muitas vezes, no anatómico e no bio-fisiológico (veja-se, por exemplo, o poema A Doença do livro Educação Sentimental, 1975, onde são referidas, em analogia com elementos do mundo natural, partes do corpo e mesmo secreções), pode trazer o perigo de visões reducionistas, onde a mulher se veja circunscrita ao erótico ou ao intento de suplantar o estatuto do masculino. Todavia, são bem mais abrangentes as inquietações desta escrita: a mulher, enquanto ser individual, vai sempre, ao longo da poesia de Maria Teresa Horta, mantendo uma dialogal relação com as outras mulheres e com determinados valores ético-morais, observe-se isso em Mulheres de Abril (1977), no poema Em Liberdade:

 

Em Liberdade

somos

nós mulheres o cimo

da raiz

(…)

No ventre das mulheres

o sossego é fértil

 

em nós cresce o amor

 

Vemos, por conseguinte, que a procura de uma comunhão amorosa, se, por vezes, nos aparece como mais extensa e mais intensa quando dirigida ao Outro-amado, não é menos verdade que ela a tal não se limita, mas acaba alcançando um carácter abrangente e englobante: em Minha Mãe Meu Amor (1986) o vector do amor encontra-se apontado à mãe:

 

 

Respirar-te o sangue

bebendo-te o perfil

 

bordando-te o perfil

(…)

a ponto-pé-de afago

 

minha mãe

meu amor

 

mas, em Cronista Não é Recado (1967), já é para o seu país que a poeta aponta esse mesmo vector, como no poema Peso de Campo:

 

Varejar país doente

é cultivar no silêncio

um fruto que não de medo

 

Se a isto confirmarmos que na poesia de Maria Teresa Horta ao mesmo tempo que pululam os vocábulos (até então banidos da lírica amorosa) ligados ao corpo, à sexualidade e ao desejo, outros também se levantam, apesar de aparentemente emudecidos pelos anteriores: “a chuva crucifica”, “catedrais de nós” In poema Reflexo de Cidadelas Submersas (1961); “no retábulo místico dum templo”  e “vela cansada/ e gasta numa missa” In Candelabro (1964); “Lembro-me do paraíso (…)/ E havia também a maçã/ do teu útero/ sítio: da tentação no início” In Minha Senhora de Mim (1986); “ Abro-te as portas querendo/ a tua luz (…)/ Desejo o teu incêndio/ queimando a minha alma” In Inquietude (2006), etc. São, como vemos, inúmeros os poemas onde se tangencia (exemplo: o tema da Visitação - “ A parte que é/anjo/do teu corpo// e me visita/ de madrugada” In Anjos,1983) ou mesmo se enuncia toda uma imagética de índole religiosa. Assim, este amor que dizíamos não exclusivo do Outro-amado, mas que se propaga agora pelo Todo que envolve a poeta, e do qual ela fala, surge-nos geminado com o sagrado, não aquele sagrado das religiões tradicionais e institucionalizadas, mas antes uma sacralidade antiquíssima a fazer-nos lembrar esse campo onde dialogam e se interpenetram não só as teses de Empédocles, mas também os ritos onde o dizer, o corpo e um dado solo originário se firmam:

 

 

  Meu claustro de musgo

e de fermento

onde o ferro se perde de humidade

 

Onde o tempo se inventa

noutro tempo

feito de musgo – framboesa

e carne

 

    Laranja In Educação Sentimental (1975)

 

   Esta partilha amorosa, esparsa pelos territórios já referidos, e que se diz, na poesia de Maria Teresa Horta, através dos mais diferentes vocábulos (altar, anjo, cilício, grinaldas…), desemboca necessariamente na mais nítida e contundente religiosidade pagã, que mais não é do que húmus e fermento de um amor – em autenticidade - pela escrita e pelo corpo do texto, ou melhor: retira-se assim esta poesia, sem a privar da sua autonomia estética, das leituras exclusivistas baseadas no erótico, no ético-moral e no ideológico, e recolocamo-la num solo essencial e eminentemente ontológico, do qual todos os outros olhares são vertentes e derivações, até porque o amor primeiro não é mais do que o amor pela Palavra: o Amor, que ante a poeta se Abre e É, é acima de tudo Poema:

 

Deixo que venha

se aproxime ao de leve

pé ante pé ao meu ouvido

 

Enquanto no peito o coração

estremece

e se apressa no sangue enfebrecido

(…)

Do poema que cresce e o papel absorve

verso a verso primeiro

em cada desabrigo

(…)

Sinto-o quando chega no arrepio

da pele     na vertigem selada

do pulso recolhido

 

 

À medida que escrevo

e o entorno no sonho

o dispo sem pressa e o deito comigo

 

    Poema In Inquietude (2006)

 

    Mesmo nos livros onde a nostalgia e um certo desalento campeiam, como por exemplo Destino (1997), o arrojo da entrega ao Outro-amado nunca é anulado (cf. poema Ponto de Pérola), nem tão-pouco o saber que o Amor, essa divindade simultaneamente luminosa e insurrecta, simultaneamente intensa e abrangente, jamais deixará de se impor à poeta com a segura convicção de que “O lugar destes sítios/ chama-se destino”.

    Diremos, pois, que se o ato amoroso, quando partilhado com o Outro-amado, é pleno, excessivo e gratificante, não é menos verdade que, quando se engrandece e propaga, incorpora armadilhas e desvios tornando-se numa urdidura da alma (cf. poema Versos In Inquietude ), que mais não é do que a própria Poesia a dizer-se na sua caligrafia cruel. Ele é, nesta poesia, inclusivo mas também ramiforme, ele é despojamento mas também vocação própria de plenitude, dito de outra forma: o ato amoroso é aquele que, ultrapassando uma sensualidade gratuita, infringe assumidamente o principio da não-contradição, pois nele o eu-poético mantém a sua individualidade, ao mesmo tempo que, partilhando o amor do Outro, se acrescenta, isto é, no topo da partilha alcança-se um solo fusional onde o eu é simultaneamente um si-próprio e ser-através-do-Outro. Esta a mestria desta paisagem poética, aliás, a imagem da urdidura, e da tecelã, aparece com insistência metamorfoseada ao longo de toda a obra poética de Maria Teresa Horta em versos que referem atos de prender, fazer/refazer, embrulhar, entrançar, desatar, etc. Esta vasta tecedura poética diz-se, inconfundivelmente, através de uma voz original e una, que, no entanto, nessa unicidade integrou e fez seu todo um vasto conhecimento dos poetas que a antecederam, pois aqui podemos vislumbrar marcas da lírica medieval (cf. poema Minha senhora de mim, mas também o Verde-Pinho do livro Só de Amor, 1999, a fazer lembrar-nos a Cantiga de D. Dinis  Ai flores, ai flores de verde pino); podemos encontrar um subtil diálogo com a lírica camoniana (comparar o último verso de Delírio do livro Só de Amor, 1999, com o último verso do soneto de Camões Sete anos de Pastor); podemos até recordar-nos de Soror Violante do Céu ou das ultra-românticas ao aproximarmo-nos das repetições, do esquema rimático e da contradição no fecho do poema Carmim de Inquietude (2006). Nada é deixado ao acaso na poesia de Maria Teresa Horta: a um intento globalizador terá de corresponder uma técnica que de tudo se assenhoreia e tudo incorpora, para que mais autênticas sejam a luminosidade e a insurreição com que Eros desde os primórdios vem abraçando o mundo.

 

            

 

 

Bibliografia:

 

- Gastão, Ana Marques. Maria Teresa Horta: corpo solar e lunar no corpo do texto. In: Revista de Cultura Agulha Nº 46. Fortaleza, São Paulo: Julho de 2005.

- Gubar, Susan. A “Página em branco” e questões acerca da criatividade feminina. Trad. Francesca Rayner. In Ana Gabriela Macedo, org., Género, Identidade e Desejo: Antologia crítica do feminismo contemporâneo. Lisboa: Livros Cotovia, 2002, 97-124.

- Gusmão, Manuel. Tatuagem & Palimpsesto: da poesia em alguns poetas e poemas. Lisboa: Assírio & Alvim, 2010.

- Horta, Maria Teresa. Antologia Poética. Lisboa: Círculo de Leitores, 1994.

- Horta, Maria Teresa. Destino. Lisboa: Livros Quetzal, 1997.

- Horta, Maria Teresa. Inquietude. Vila Nova de Famalicão: Quasi Edições, 2006.

- Horta, Maria Teresa. Poesia Reunida. Lisboa: Publicações Dom Quixote, 2009.

- Horta, Maria Teresa. As Palavras do Corpo, Antologia de Poesia Erótica. Lisboa: Publicações Dom Quixote, 2012.

- Klobucka, Anna M. Poetas, Feminino Plural (Sobre Maria Teresa Horta e Luiza Neto Jorge). In: O Formato Mulher, A Emergência da Autoria Feminina na Poesia Portuguesa. Coimbra: Angelus Novus Editora, 2009.

- Martins, Manuel Frias. 10 anos de poesia em Portugal, 1974 – 1984: leitura de uma década. Lisboa: Editorial Caminho, 1986.


  Mateus, Victor Oliveira. " Maria Teresa Horta - A luminosa insurreição de Eros " in " Cintilações da Sombra III ". Fafe: Editora Labirinto, 2015, pp 81 - 88.
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